THE ISLAND (M6) : Cadreuse, survivante — les deux à la fois
Il y a des tournages qui marquent une carrière. Celui-là va plus loin… il m'a marquée en tant que personne.
Ce qui m'intéressait dans cette aventure, au-delà du défi technique, c'était le côté humain : me confronter à quelque chose de vrai, me dépasser. Et de ce côté-là, j'ai été plus que servie.
Quand j'ai accepté la mission de cadreuse sur The Island - L'Île du Bagne pour M6, je savais que ce serait difficile. Ce que je n'avais pas mesuré, c'est à quel point les deux rôles - survivante et cadreuse - allaient me coûter et m'apporter.
Comment on postule pour un poste pareil ?
La boîte de production Endemol m'a contactée, puis fait passer un casting. Je n'ai pas été retenue.
Un mois plus tard, on me rappelle : toujours intéressée ? Évidemment ! J’ai alors réalisé une semaine de tests (psychologique, médical, à l'effort). Puis trois jours avant le départ… j'apprends que je suis prise.
Trois jours pour me préparer à dix jours de jungle. Let’s gooo.
Mais comment on se prépare pour une telle aventure ?
Avant de poser le pied sur l'île de Ko Tarutao, on a eu trois jours de stage de survie avec des experts comme Loury Lag. Apprendre à reconnaître ce qu'on peut manger ou non sur place, identifier les insectes et plantes dangereuses, faire du feu, construire un lit, se repérer avec une boussole. Les bases de la survie en milieu hostile, condensées en 72 heures.
C'est peu. Mais c'est déjà ça. Et surtout, ça ancre quelque chose dans la tête : on ne part pas totalement dans l'inconnu. On part avec des outils. Ce qui se passe ensuite, c'est une autre histoire.
/ Le contexte : survivre ET filmer
The Island n'est pas un tournage classique. Pas de plateau, pas de régie, pas d'hôtel au bout de la journée. On est largués sur une île au large de la Malaisie, sans eau courante, sans nourriture garantie, avec du matériel à protéger et des images à ramener. Mon travail : être là pour tout filmer, 24h/24. Me lever la nuit quand il pleut. Filmer quand les autres s'effondrent. Gérer la dropbox (on y reviendra), les batteries, la continuité… le tout en mourant de faim comme tout le monde. Pendant 10 jours.
On était trois sur le terrain à filmer, décider des plans, raconter l'histoire et penser logistique.
Un médecin, trois cadreurs et dix célébrités. On était tous logés à la même enseigne. Pas de triche, pas de privilège. C'était la condition pour être au plus proche des participants et faire vraiment partie du groupe. Et ça change tout. En vivant exactement les mêmes difficultés qu'eux, on se met dans leur peau d'une façon qu'aucune caméra extérieure ne permettrait. On comprend leurs craquages, ceux qui peuvent paraître anodins à l'écran, parce qu'on les vit nous-mêmes. On est au cœur de tout. Ça rend les images plus justes, les relances plus humaines. On n'est plus seulement témoins, on est acteurs.
C'est aussi comme ça que des liens se tissent, vraiment. Avec Daniela Capone, Terence Telle, Lucie Bertaud, Sidney Govou et les autres - on a partagé quelque chose d'assez rare et ça créer une vraie proximité.
Ce qui était dur, ce n'était pas tant la survie. La survie, j'ai adoré. Couper des cœurs de palmiers, tailler des lattes pour le lit, vivre au rythme de la nature… j'étais étonnamment à l'aise là-dedans.
La charge mentale du travail en plus, c’est ce qui pesait vraiment. Filmer quand le corps veut dormir. Penser cadrage, lumière, narration quand le cerveau réclame du glucose. Être présente pour les autres à l'image alors qu'on est soi-même en train de souffrir.
// La logistique : ce que personne ne voit à l'écran
Les téléspectateurs voient les candidats survivre. Ils ne voient pas les cadreurs qui se lèvent à 3h du matin pour filmer la pluie qui tombe sur le campement. Ils ne voient pas la dropbox qu'il faut gérer, les batteries qu'il faut surveiller, la question permanente : est-ce que j'ai la mise au point ? Est-ce que la scène est couverte ?
Dix jours sans jamais vraiment décrocher. Toujours en alerte. Et avec le manque d'eau, de nourriture et la fatigue qui s'accumule, la lucidité baisse. On doit pourtant continuer à raconter une histoire en images, même quand le cerveau tourne au ralenti.
La dropbox, rituel quotidien. Chaque jour, sur la plage matin et soir, on échange cartes SD et batteries avec l'équipe technique. Dans la jungle, seulement une fois par jour, avant le réveil du groupe (quand l'équipe technique ne se perdait pas en chemin). À chaque réception de la boîte, on change les cartes mémoire, les piles des quatorze micros cravates et les batteries de tout le matériel. Environ 45 minutes pendant lesquelles on ne peut pas tourner.
Chaque soir, l'un de nous doit aussi faire le point avec la production via téléphone satellite. Elle reçoit les images avec 24 heures de retard et a besoin de connaître les faits marquants du jour pour préparer les questions du lendemain - celles que les participants répondront seuls face caméra. Ces interviews quotidiennes, c'est une mécanique essentielle : elles donnent la parole à chacun, révèlent ce qu'on ne voit pas toujours à l'image et construisent la narration de l'épisode.
La charge mentale, le vrai ennemi. Synchroniser les timecodes des caméras et micros. Courir après les participants pour leur dire de porter le micro et les chercher quand ils sont perdus dans la jungle.
Tout ça, en mangeant un morceau de noix de coco par jour. Avec une heure de sommeil par nuit.
Les consignes de la production : Ne rien rater. Chaque moment entre les participants → une tension, une confidence, un regard, pouvait devenir une séquence clé. On tourne constamment et on anticipe.
C'est ça, la réalité du documentaire de survie côté production : on subit les mêmes conditions que les participants, avec en plus la responsabilité des images. Et c'est exactement pour ça que j'ai dit oui !
/// Le matériel face au terrain
Avant le départ, on a eu une phase de préparation pour régler au mieux le matos et être vraiment à l'aise avec avant d'arriver sur l'île. Parce qu'une fois dans la jungle, il n'y a plus de temps pour tâtonner.
L'arsenal de départ : 4 caméras, 6 GoPro, 5 caméscopes donnés directement aux participants pour se filmer eux-mêmes. La caméra principale faisait 5 kg. Avec la cross-épaule, 7 kg. J'ai décidé de ne pas la prendre, trop lourd et avec un ventre vide depuis plusieurs jours, trimballer 5 kg en permanence dans la jungle, c'est déjà largement suffisant comme défi.
Filmer en conditions extrêmes, ça ne pardonne pas l'approximation. Humidité constante, pluie tropicale, boue, sel… Tout ce que déteste l'électronique. 8 jours de pluie diluvienne dans la jungle. Le matériel a difficilement tenu. Bilan : 2 caméras perdues, 1 caméscope, 2 GoPro, des micros. On improvise : ponchos, caisses étanches, sacs plastique, k-ways. Quand une caméra tombe en panne, on filme avec les petits caméscopes le temps que l'équipe nous en ramène une autre à la prochaine dropbox.
La jungle t'apprend aussi à simplifier. On n'a pas le luxe des longues installations. Chaque plan est une décision rapide, instinctive. C'est là que des années de travail terrain se révèlent : le geste devient automatique et tu peux concentrer ton énergie mentale sur ce qui compte : la narration, le moment humain, l'instant qui ne reviendra pas.
//// La première nuit sous une pluie diluvienne, ça s’oublie pas
Il est 1h du matin. Je n'arrive pas à dormir, les centaines de piqûres de puces des sables me démangent les bras et les jambes. Et là, l'orage gronde. Une pluie tropicale s'abat d'un coup, le genre qui noie tout en quelques secondes.
La seule chose que je me suis dite à ce moment-là : il faut filmer ça.
Je saute de notre "lit" de bambous, j'attrape la caméra, j'essaie de protéger le matos avec ce que j'ai sous la main. Le groupe s'active pour bricoler un abri de fortune avec les ponchos. Personne ne verra peut-être jamais exactement ce plan-là. Mais il était là, il fallait le capter.
On s'est tous retrouvés serrés sous l'abri, mi-assis mi-allongés les uns sur les autres pour rester au sec. Et on a fini par s'endormir comme ça. C'était épuisant, inconfortable et étrangement mignon. Cette nuit-là, j'ai repensé à cette phrase que je m'étais dite avant de partir : "Ce n'est pas que je peux y arriver. C'est que je vais y arriver." À 1h du matin, trempée, tout qui gratte, caméra à la main : j'y étais.
-4,5 kg en 10 jours
Je ne vais pas romantiser. Le corps en prend un coup.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la faim n'a pas été la difficulté la plus dure à gérer. C'est le manque d'eau. Les deux premiers jours, on a souffert d'une déshydratation sévère et comme on ne mangeait quasiment rien, le peu qu'on buvait ne restait pas. Le corps ne retenait rien. C'est une sensation étrange et épuisante : avoir soif et savoir que boire ne suffira pas. Pourtant, il faut continuer à raconter une histoire en images. Continuer à penser, cadrer, anticiper. Avec un cerveau qui fonctionne au ralenti. Des nuits sur des bambous, le dos en compote. Une faim permanente, le genre qui s'installe et qui devient le fond sonore de tout.
-4,5 kg en dix jour n’est pas anodin. Ce que j'ai compris là-bas, c'est que le corps est capable de beaucoup plus qu'on croit. On touche ses limites et on découvre qu'elles sont plus loin qu'imaginé. Physiquement comme mentalement.
On parle beaucoup de ce qu'on vit sur le terrain. Rarement de ce qu'on vit en rentrant. Le retour, c'est long. Des semaines de récupération. Une fatigue générale qui colle à la peau et qui ne part pas d'un coup de bonne nuit de sommeil. Des fringales à n'importe quelle heure, le corps qui réclame, qui rattrape, qui a peur de ne plus manger. Un rapport à la nourriture qui change, un corps en souffrance qui met du temps à comprendre que c'est fini. Alors on s'en remet, avec du temps et de la bienveillance envers soi-même. Mais ce n'est jamais anodin. Le corps a donné énormément, il mérite qu'on prenne soin de lui en retour.
///// Ce que cette expérience m'a appris
J'avais 24 ans sur ce tournage. Certaines personnes m'ont dit, après, que ce que j'avais fait était "inhumain". Je ne sais pas si c'est le bon mot. Je sais que j'ai tenu et que je suis allée au bout sans être allée au bout de mes limites… ce qui, rétrospectivement, est la chose la plus surprenante.
Ce tournage m’a appris à me faire confiance. Le syndrome de l'imposteur, je connais. Ce petit bruit de fond qui dit “c'était pas si dur finalement, n'importe qui aurait pu le faire”. Ça m’a suivi pendant un moment après ce tournage. Mais c’est faux. C'était une aventure dingue en termes de dépassement de soi. Et j'en suis fière.
Les expériences les plus formatrices sont rarement les plus confortables.
Si tu es réalisateur·trice, cadreur, chef op — et qu'on te propose un truc qui te fait un peu peur : dis oui. C'est probablement exactement ce dont tu as besoin.
C'était l'expérience la plus intense et la plus belle de ma vie.
The Island — L'Île du Bagne est disponible sur M6+ en 8 épisodes.

