The Island : Cadreuse, survivante — les deux à la fois
Il y a des tournages qui marquent une carrière. Celui-là va plus loin… il m'a marquée en tant que personne.
Quand j'ai accepté la mission de cadreuse sur The Island - L'Île du Bagne pour M6, je savais que ce serait difficile. Ce que je n'avais pas mesuré, c'est à quel point les deux rôles — survivante et technicienne — allaient me coûter et m'apporter.
/ Le contexte : survivre ET filmer
The Island n'est pas un tournage classique. Pas de plateau, pas de régie, pas d'hôtel au bout de la journée. On est largués sur une île, sans eau courante, sans nourriture garantie, avec du matériel à protéger et des images à ramener. Mon travail : être là pour tout filmer, 24h/24. Me lever la nuit quand il pleut. Filmer quand les autres s'effondrent. Gérer la dropbox (on y reviendra), les batteries, la continuité… le tout en mourant de faim comme tout le monde.
On était trois sur le terrain à filmer, décider des plans, raconter l'histoire et penser logistique.
Un médecin, trois cadreurs et dix célébrités. On était tous logés à la même enseigne. Pas de triche, pas de privilège. C'était la condition pour être au plus proche des participants et faire vraiment partie du groupe.
Ce qui était dur, ce n'était pas tant la survie. La survie, j'ai adoré. Couper des cœurs de palmiers, tailler des lattes pour le lit, vivre au rythme de la nature… j'étais étonnamment à l'aise là-dedans.
Ce qui pesait vraiment, c'était la charge mentale du travail en plus. Filmer quand le corps veut dormir. Penser cadrage, lumière, narration quand le cerveau réclame du glucose. Être présente pour les autres à l'image alors qu'on est soi-même en train de souffrir.
Comment on postule pour un poste pareil ?
On m'a contactée, puis fait passer un casting. Je n'ai pas été retenue.
Un mois plus tard, on me rappelle : toujours intéressée ? Évidemment ! J’ai alors réalisé une semaine de tests (psychologique, médical, à l'effort). Puis trois jours avant le départ… j'apprends que je suis prise.
Trois jours pour me préparer à dix jours de jungle. Let’s gooo.
// La logistique : ce que personne ne voit à l'écran
Les téléspectateurs voient les candidats survivre. Ils ne voient pas les cadreurs qui se lèvent à 3h du matin pour filmer la pluie qui tombe sur le campement. Ils ne voient pas la dropbox qu'il faut gérer, les batteries qu'il faut surveiller, la question permanente : est-ce que j'ai la mise au point ? Est-ce que la scène est couverte ?
La dropbox, rituel quotidien. Chaque jour, sur la plage matin et soir, on échange cartes SD et batteries avec l'équipe technique. Dans la jungle, seulement une fois par jour, avant le réveil du groupe (quand l'équipe technique ne se perdait pas en chemin). Chaque soir, débrief avec le producteur via téléphone satellite : ce qu'il s'est passé, les problèmes rencontrés, les moments à ne pas manquer le lendemain.
La charge mentale, le vrai ennemi. Changer les piles des micros cravates (quatorze participants, quatorze micros). Récupérer et ranger toutes les cartes SD. Synchroniser les timecodes des caméras et micros. Courir après les participants pour leur dire de porter le micro et les chercher quand ils sont perdus dans la jungle. Tous les jours.
Tout ça, en mangeant un morceau de noix de coco par jour. Avec une heure de sommeil par nuit.
Les consignes de la production : ne rien rater. Chaque moment entre les participants, une tension, une confidence, un regard… pouvait devenir une séquence clé. On tourne constamment, on anticipe, on est là avant que ça arrive. C'est ça, la réalité du documentaire de survie côté production : on subit les mêmes conditions que les participants, avec en plus la responsabilité des images.
Et c'est exactement pour ça que j'ai dit oui !
/// Le matériel face au terrain
Avant le départ, on a eu une phase de préparation pour régler au mieux le matos et être vraiment à l'aise avec avant d'arriver sur l'île. Parce qu'une fois dans la jungle, il n'y a plus de temps pour tâtonner.
L'arsenal de départ : 4 caméras, 6 GoPro, 5 caméscopes donnés directement aux participants pour se filmer eux-mêmes. La caméra principale faisait 5 kg. Avec la cross-épaule, 7 kg. J'ai décidé de ne pas la prendre, trop lourd et avec un ventre vide depuis plusieurs jours, trimballer 5 kg en permanence dans la jungle, c'est déjà largement suffisant comme défi.
Filmer en conditions extrêmes, ça ne pardonne pas l'approximation. Humidité constante, pluie tropicale, boue, sel… Tout ce que déteste l'électronique. 8 jours de pluie diluvienne dans la jungle. Le matériel a difficilement tenu. Bilan : 2 caméras perdues, 1 caméscope, 2 GoPro, des micros. On improvise : ponchos, caisses étanches, sacs plastique, k-ways. Quand une caméra tombe en panne, on filme avec les petits caméscopes le temps que l'équipe nous en ramène une autre à la prochaine dropbox.
La jungle t'apprend aussi à simplifier. On n'a pas le luxe des longues installations. Chaque plan est une décision rapide, instinctive. C'est là que des années de travail terrain se révèlent : le geste devient automatique et tu peux concentrer ton énergie mentale sur ce qui compte : la narration, le moment humain, l'instant qui ne reviendra pas.
//// Ce que cette expérience m'a appris sur mon métier
J'avais 24 ans sur ce tournage. Certaines personnes m'ont dit, après, que ce que j'avais fait était "inhumain". Je ne sais pas si c'est le bon mot. Je sais que j'ai tenu. Que j'ai livré. Et que je suis allée au bout sans être allée au bout de mes limites… ce qui, rétrospectivement, est la chose la plus surprenante.
Ce tournage m’a appris à me faire confiance. Le syndrome de l'imposteur, je connais. Ce petit bruit de fond qui dit “c'était pas si dur finalement, n'importe qui aurait pu le faire”. Ça m’a suivi pendant un moment après ce tournage. Mais c’est faux. Et je commence vraiment à le croire.
“La jungle me manque déjà”
Les expériences les plus formatrices sont rarement les plus confortables.
Si tu es réalisateur·trice, cadreur, chef op — et qu'on te propose un truc qui te fait un peu peur : dis oui. C'est probablement exactement ce dont tu as besoin.
The Island — L'Île du Bagne est disponible sur M6+ en 8 épisodes.
The Island — Les secrets de l'île, les coulisses du tournage, est également sur M6+ en 4 épisodes.

