Lucie Bertaud : Sa Revanche — Coulisses d’un documentaire tourné seule en Thaïlande

 
 

Tout a commencé sur le tournage de The Island : l'île du bagne sur M6. Lucie Bertaud faisait aussi partie de l'aventure. Dix jours dans la jungle, forcément, ça créer des liens. Quand elle m'a parlé de son histoire, le harcèlement à l'école, un accident de voiture grave, sa reconstruction par la boxe, son premier contrat avec le Bellator MMA, les séquelles que Koh-Lanta avait fait remonter… j'ai su qu'il fallait en faire un film.

Peu de temps après, début 2025, je me retrouvais en Thaïlande. Elle organisait un voyage pour ses élèves afin de leur faire découvrir la magie de cet univers. Et moi je débarquais dans un monde que je ne connaissais pas du tout…

 


/ La première étape pour faire un film : Écrire

La première question que je me suis posée n'était pas technique. C'était : quelle est la ligne de ce film ?

Avant de partir, j'avais déjà une structure complète sur Milanote. C'est mon outil de préparation (ce que j'appelle mon storyboard documentaire). J'y pose tout : le synopsis en actes, le séquencier, les questions d'interview, les références visuelles, les inspirations.
Pour ce film, j'avais trois actes clairs : présenter Lucie et les éléments perturbateurs de sa vie.
- le harcèlement, l'accident, Koh-Lanta qui avait tout fait remonter
- puis sa reconstruction par la boxe
- et enfin sa revanche : devenir coach et emmener ses élèves sur les terres qui l'ont formée.

J'avais aussi préparé mes questions d'interview en amont, les séquences à tourner, une liste de références visuelles. Ce travail préparatoire, c'est ce qui fait la différence entre partir filmer et partir réaliser. Tourner seule dans un environnement inconnu, sans pouvoir tout contrôler, ça demande de savoir exactement ce qu'on cherche. Sinon on rentre avec des images mais pas un film.

 

// Construire le récit

"Sa Revanche" — le titre dit tout, mais encore fallait-il traduire visuellement ce que ça veut dire de se venger de sa propre vie. J'ai travaillé par contrastes : des séquences d'intensité pure, énergie, combat, sueur… et des séquences de contemplation, silence, vulnérabilité. Deux rythmes qui coexistent, comme dans la vie de Lucie.


La musique a joué un rôle central dans ce processus. Toute la bande son du film est construite autour de Musicbed. Chaque morceau a été sélectionné pour une intention précise : des tracks contemplatifs pour les séquences d'interview et d'introspection, quelque chose de plus organique pour les transitions et l'ambiance Thaïlande, de l'énergie brute pour les scènes d'entraînement, et un climax musical fort pour les combats des élèves, le pic émotionnel du film. Choisir un morceau tôt dans le processus créatif, c'est se donner une direction. La musique conditionne le rythme des coupes, l'intention d'une image, ce que le spectateur va ressentir. C'est un outil de narration à part entière.

Pour certaines séquences, l'accident, les moments du passé de Lucie qu'on ne pouvait pas filmer, j'ai fait appel à Elodie Simoni pour des animations 2D. Elle a travaillé quatre mois sur le projet parce que l'histoire l'a touchée.

Pour les interviews sur son histoire personnelle — le harcèlement, l'accident, les moments les plus durs — je commençais toujours par des sujets légers. Je savais que certaines questions allaient toucher à des choses difficiles. Il y a eu des larmes, des silences, des mots qui cherchaient à sortir. Mon rôle à ces moments-là, c'est surtout de laisser de l'espace. Ne pas intervenir, ne pas couper. Laisser venir. La partie la plus délicate du documentaire, c'est de résister à l'envie d'aider… et de laisser la caméra témoigner.

 

/// La Fight Street

Arriver sur la Fight Street, c'était un peu un choc. Des combattants partout au milieu d'une rue ordinaire, sous une chaleur et une humidité qui s'installent dès le matin. La première semaine, j'ai surtout observé. Repérer les lieux, comprendre l'emploi du temps de tout le monde, me faire à la culture. Et surtout, laisser le groupe s'habituer à ma présence & à ma caméra. C'est du temps qui paraît perdu mais qui est complètement nécessaire. Le moment où les gens arrêtent de jouer pour la caméra, c'est là que le documentaire peut vraiment commencer.

Lucie, de son côté, était sous l'eau. Organiser un voyage pour un groupe, gérer la logistique, coacher ses élèves — elle n'avait pas toujours du temps pour moi. J'ai dû m'adapter en permanence à son agenda, attendre les bons moments, saisir ce qui se présentait. J'ai même dû réécrire certaines parties du documentaire en post-production en fonction de ce que j'avais réussi à capturer. C'est ça aussi le documentaire : accepter que le réel ne suit pas le script.

Être seule rendait tout ça encore plus exigeant. Je devais penser aux plans, à la storyline, au son et toujours me demander si ce que je filmais allait dans la bonne direction. Personne pour rebondir, personne pour vérifier. Juste moi et ce que j'avais en tête.

& Les soirs de combat

Ce qui m'a le plus marquée, c'est l'ambiance des soirs de combat. La violence et la beauté qui coexistent dans le Muay Thai — c'est un art martial au sens le plus littéral du terme. La culture autour, le rituel, l'intensité dans les yeux des combattants. Ces séquences-là, je les ai filmées avec beaucoup de respect et beaucoup d'adrénaline.

 

//// Et la technique dans tout ça ? (pour les geeks)

Dans un contexte où je n'ai aucun contrôle sur la lumière, les horaires, ni la mise en scène, j'avais besoin d'une caméra sur laquelle je pouvais compter. La Sony FX3, c’est mon choix évident depuis 4 ans.

Le double ISO jusqu'à 12 800 me permettait de passer d'une salle de gym sombre à un extérieur en plein soleil thaïlandais sans perdre le fil. L'autofocus était crucial sur les séquences de combat — impossible de suivre ces vitesses manuellement. J'ai tourné à 120 fps pour les ralentis qui amplifient l'intensité des frappes. Pas de gimbal : la stabilisation interne suffit, et elle garde quelque chose d'organique dans l'image qui colle à l'énergie du film.

Tout tourné en S-Log3 pour avoir la latitude nécessaire en étalonnage — unifier des conditions lumineuses très différentes, des extérieurs brûlants aux interviews en intérieur intimiste, sans jamais cramer les hautes lumières. Pour le son, le Sony ECM-B1M en prise directe pour les interactions spontanées, micros HF pour les sessions combat et avoir les retours de Lucie même de loin. En post, j'ai travaillé chaque impact, chaque souffle, pour que le son ait autant de corps que l'image.

 

///// Ce que j'espère que le film transmet

L'histoire de Lucie, c'est celle de quelqu'un qui se relève. Encore et encore. De quelqu'un qui prend de la place dans un monde qui ne lui en laissait pas facilement. Quintuple championne de France, championne d'Europe de boxe, vice-championne du monde de MMA… et aujourd'hui coach, en train de transmettre à la nouvelle génération ce qu'elle a mis des années à construire. Dans un monde souvent défini par la dureté, ce film montre que la vulnérabilité n'est pas une faiblesse. Que le harcèlement laisse des traces durables, mais que ces traces peuvent devenir une source de force. J'espère que quiconque traverse quelque chose qui semble insurmontable peut regarder ce film et se dire que c'est possible de s'en sortir.

Ce qui a commencé comme un projet passion s'est transformé en quelque chose de plus grand : Sony a choisi de soutenir le film financièrement et il a trouvé son public. Sa Revanche a remporté le prix du meilleur documentaire au Universal Martial Arts Film Festival 2026.